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Discours du Directeur de la séance,
le Duc de Castre, qui s'adresse à Edgar Faure,
lors de l'Investiture de l'Académie Française.
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Réception de M. Edgar
Faure
DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 25 janvier 1979 -
PARIS PALAIS DE L’INSTITUT
M. Edgar Faure, ayant été élu par l’Académie
française à la place laissée vacante par la
mort de M. André François-Poncet, y est venu prendre
séance le jeudi 25 janvier 1979, et a prononcé le
discours suivant :
Messieurs,
Votre Compagnie m’a désigné
comme le quinzième titulaire de son dix-huitième fauteuil.
Me voici donc appelé à prendre séance parmi
vous et dans le même trait de temps, votre directeur veut
bien me donner la parole.
Cette circonstance solennelle me fait éprouver dans sa plénitude
le bienfait que je retire de votre choix. L’honneur que vous
conférez me paraît tel que je n’en imagine aucun
qui le surpasse et je le ressens comme intimement lié en
moi-même à ce que la vie m’avait donné
de plus précieux.
Aussi n’est-ce point d’un faible cœur, ni par simple
docilité aux rites que je viens, selon l’expression
consacrée, vous lire mon remerciement.
Ce terme, qui désigne à la fois le discours et le
sujet du discours, prend dans cette contraction une force particulière
et sa signification dépasse ici celle que lui accorde le
langage commun. Votre dictionnaire le définit par référence
à l’action de grâces. Entre ces synonymes, je
confesse que ma préférence irait plutôt à
celui qui évoque l’affection et l’ornement qu’à
celui qui dérive de la marchandise et du salaire. Quoi qu’il
en soit, l’occasion me semble propice de les associer.
Quand je remercie l’Académie française pour
la grâce qu’elle me fait, je l’envisage dans le
cadre de notre époque et dans sa composition actuelle. Quand
je lui rends grâce pour ce qu’elle est, je la considère
dans sa permanence et dans la progression de sa continuité.
Il m’apparaît en effet que la caractéristique
singulière et la finalité dominante de votre Compagnie
doivent être discernées dans son emprise sur la dimension
du temps. Elle a été faite pour durer, elle a duré,
elle a pris possession de la durée; elle la dispense sans
relâche et au fur et à mesure de ses distributions,
elle l’augmente et en quelque sorte la capitalise. Ainsi nous
fait-elle apercevoir par une assez remarquable exception, un organisme
qui n’a rien à craindre du vieillissement, puisque
l’accroissement de son âge, en confirmant sa justification,
améliore ses chances de longévité et lui redonne
la jeunesse.
En entrant dans vos rangs, nous ne sommes pas seulement attentifs
à des chances supplémentaires de prestige ou de renommée
et à l’exceptionnel avantage d’aborder si aisément
tant de personnalités d’un tel mérite. Nous
scellons aussi et surtout notre appartenance à une communauté
qui existait longtemps avant nous et dont nous avons quelque raison
de penser qu’elle existera encore longtemps après nous.
Nous voici dotés d’un seul coup d’un passé
immense, cependant déchiffrable et en quelque sorte disponible
; nous nous insérons dans une généalogie qui
fait impression par le nombre de ses branches et par l’éclat
de ses figures. Nous découvrons dans cette nouvelle lignée
plus de noms familiers que nous n’en pourrions dénombrer,
sauf rarissime exception, dans nos papiers de famille. Et quant
à ceux qui nous étaient jusque-là inconnus,
chacun a quelque chose à nous offrir et quelque titre à
éveiller en nous un sentiment de compagnonnage.
On se plaît parfois à nous appeler « immortels
» et je consens qu’il ne faut pas prendre ce propos
au pied de la lettre, mais ce serait une erreur de ne le prendre
du tout au sérieux. Par l’effet de l’heureuse
règle selon laquelle notre dignité ne se perd, ne
se révoque ni ne se périme et que même on ne
s’en démet point, elle s’intègre à
la personne et nous pourrions dire, à la manière de
Mark Twain, que nous sommes éternels, en tout cas, pour le
reste de notre vie. Il faut voir plus avant ! Sous la pression même
de ce supplément d’identité, par l’appropriation
personnelle que nous faisons de l’ancienneté collective,
il semble que la mesure de notre temps s’étire. Nous
voyons se déplacer vers l’amont le crochet qui marque
la limite antérieure de notre âge, la seule que nous
connaissions, le dies a quo et dès lors, nous recevons l’impression
confuse et bienfaisante que la limite supérieure se déplace
aussi, que le dies ad quem s’éloigne et que même
au-delà de sa survenance il sera de quelque manière,
mystérieusement transcendé.
On a dit que l’anxiété de l’homme moderne
trouvait sa cause dans le déséquilibre qui affecte
ses relations respectives avec l’espace et avec le temps.
La facilité que nous avons acquise de maîtriser les
distances nous fait ressentir plus gravement notre impuissance à
agir sur les durées. De là vient sans doute cette
force impulsive qui nous porte à briser les barreaux de notre
réclusion et comme on ne peut briser que ce qu’on trouve,
c’est paradoxalement dans la direction du passé que
se porte notre revendication de l’avenir. Du Québec
à l’Iran, de l’Irlande à la Mer Rouge,
de la religion à la langue, du swahili au celtique, partout
se déchaîne autour de nous cette aspiration des hommes
et des groupes à assurer leur survie par la réintégration
de leur préexistence.
L’opposition communément établie entre l’avenir
et le passé n’est sans doute qu’une illusion
due à la fragilité de notre entendement. Les termes
réels de la contradiction sont le temps qui se mesure et
le temps qui ne se mesure pas et si nous nous évertuons à
passer de celui-là à celui-ci, c’est peut-être
parce qu’il y a en nous, quel que soit le nom qu’on
lui donne, quelque chose qui appartient à la fois à
l’un et à l’autre ou qui échappe à
la fois à l’un et à l’autre.
Il se trouve ainsi que votre Compagnie, en s’accomplissant
dans la durée, ce qui était le vœu de ses fondateurs,
allait à la rencontre d’un monde que ceux-ci étaient
loin de prévoir et qu’elle répond aujourd’hui
à des aspirations dont jusque récemment on ne soupçonnait
pas l’existence. Nous devons rendre hommage à la géniale
intuition du cardinal de Richelieu. Son esprit, imbu d’autorité,
attaché à la hiérarchie et aux structures,
a créé une institution détachée de toute
autorité, vivant sans hiérarchie et structurée
d’impondérable, pour ainsi dire une institution désinstitutionalisée
selon le vœu des plus audacieux futuristes, donnant au surplus
l’exemple de cette convivialité dont on fait aujourd’hui
si grand tapage.
Il faut ajouter que l’Académie appartient à
l’ordre public. Elle a traversé bien des régimes,
la souplesse de son règlement a survécu aux architectures
ambitieuses des constitutions étatiques, elle n’a connu
que peu de conflits. Elle vit aujourd’hui dans la meilleure
harmonie avec tous les pouvoirs dont elle ne dispute pas les compétences,
ce qui lui permet de régler les siennes à sa fantaisie.
Se gardant des excès de la paperasse, résistant à
la tentation du gaspillage, évitant les pièges de
la bureaucratie, elle défie le principe dit de Peter, aussi
bien que la loi dite de Parkinson. Sans doute lui fait-on grief
quelquefois de n’avoir pas accueilli tous les hommes qui l’eussent
illustrée et d’en avoir accueilli qui ne l’illustrèrent
que faiblement. Mais si l’on considère le pourcentage
des uns et des autres et ce que l’on pourrait appeler la moyenne
de la représentativité, qui pourrait mieux dire ?
À la manière de ce fil coloré, ténu
et infrangible qui marque la provenance des cordages marins, votre
présence est sensible dans la trame historique de la personnalité
collective française.
« Tout est nouveau en France, excepté l’Académie.
» En ces termes s’adressait à votre Compagnie,
le 21 avril 1842, Alexis de Tocqueville. Je serais tenté
de paraphraser en disant « Tout est nouveau en France, autour
de l’Académie », laquelle n’est ni ancienne,
ni récente, mais à la fois perdurable et sans cesse
renouvelée, comme l’onde du Narcisse.
Par la liturgie de ce renouvellement, chacun de nous se place, en
entrant dans un si vaste parentage, sur le nouveau segment d’une
ligne de succession directe. Ainsi notre recrutement collégial
prend-il des allures héréditaires et la procédure
affinée du libre choix électif nous semble revêtir
soudain le dur éclat d’une consécration dynastique.
Comme l’esprit a de la peine à concevoir une galerie
de quelque six cent cinquante portraits et comme, d’autre
part, il paraît ardu, bien que l’expérience ait
été tentée, de prononcer d’affilée
une quinzaine de panégyriques, l’heureuse coutume s’est
instituée d’identifier vos quarante séries à
l’une d’entre elles et celle-ci à sa pénultième
incarnation.
Ainsi, par l’hommage rendu à son prédécesseur
immédiat, le nouvel élu s’efforce-t-il à
la fois de prouver son allégeance à la Compagnie tout
entière et sa volonté de contribuer, dans la très
humble mesure qui peut lui appartenir, au projet prométhéen
de surpassement du temps.
L’héroïne de Goethe, Odile, avait porté
dans son journal cette remarque : « La vie après la
mort peut encore apparaître comme une seconde vie, dans laquelle
on pénètre à l’état d’image,
à l’état d’inscription et dans laquelle
on subsiste plus longtemps que dans la vie des vivants proprement
dite. »
André François-Poncet avait été sensible
à ce texte et dans son premier ouvrage il en présenta
le commentaire. Je souhaite que dans les propos que je vais dédier
à sa mémoire, apparaisse quelque chose de cette survie
par l’image et par l’inscription dont lui fit confidence,
quand il avait vingt ans, une jeune morte chérie des dieux.
Mon prédécesseur n’a pas laissé de souvenirs
d’enfance et de jeunesse. Nous ne connaissons cette partie
de sa vie que par des notations rares et sommaires. D’une
façon générale, il n’aimait par parler
de lui-même et ses écrits de mémorialiste n’ouvrent
guère de jour sur son personnage intime. Non point qu’il
donnât la moindre apparence de ce qu’on appelle un caractère
renfermé. C’est un certain scrupule qui lui impose
un certain silence, c’est une extrême pudeur sentimentale,
un sens aigu de la barrière entre le moi qui appartient aux
autres et le moi qui n’appartient qu’à soi. Son
exceptionnelle propension à l’ironie, son goût
célèbre pour les formules dites cruelles, s’expliquent
principalement par le souci de rendre imperceptibles les mouvements
de sa sensibilité et d’occulter, comme par un tain,
les transparences de l’âme.
André François-Poncet naquit le 13 avril 1887 à
Provins où son père exerçait les fonctions
de procureur de la République. Peu après, le magistrat
fut nommé à Tonnerre, puis à Meaux et en 1896
à Paris où il devait achever sa carrière comme
conseiller à la Cour d’Appel. Sur son fils, M. Henri
François-Poncet exerça à plus d’un titre
une heureuse influence. Il l’instruisait dans l’attachement
aux institutions républicaines, aux droits de l’homme,
à la promotion sociale, en un mot au modèle du libéralisme,
dans le sens fort de ce terme qui n’implique pas la tiédeur.
Il détermina sa carrière quoique de façon indirecte,
en lui faisant apprendre l’allemand et en l’envoyant
avant son baccalauréat, pour lequel il disposait d’une
forte avance d’âge, passer une année d’études
à Offenburg. C’est dans cette petite ville du duché
de Bade que s’accomplit la première rencontre de l’homme
avec son destin, de l’histoire avec son agent.
André s’attacha à acquérir de l’allemand,
non pas une connaissance moyenne, mais une véritable maîtrise.
Comme il n’était ni polyglotte par goût, ni linguiste
par vocation, nous saisissons ici la première clef de son
personnage qui est une exceptionnelle capacité d’application
à la tâche. Le travail bien fait est à la fois
pour lui règle morale et art de vivre. Le devoir, dans tous
les sens du terme, scolaire, professionnel, national, lui apparaîtra
toujours comme la justification profonde de l’existence et
la meilleure manière de passer le temps.
Entré cinquième à l’École Normale
Supérieure en 1907, il fut reçu premier à l’agrégation
d’allemand en 1911. Il accepta de prendre un service en province
et exerça pendant deux ans au lycée de Montpellier.
En 1910, la Bibliothèque de Philologie et de Littérature
moderne avait publié son mémoire d’études
supérieures, consacré aux Affinités électives
de Goethe. Ce premier ouvrage révèle, chez l’auteur,
entre autres qualités, le goût et le sens de la psychologie,
l’attention portée à la connaissance des êtres,
à la découverte des ressorts de l’action dans
les singularités de l’esprit.
En 1913, la revue Opinion que dirigeait Maurice Colrat, lui confia
une enquête qui fut ensuite publiée en volume : «
Ce que pense la jeunesse allemande. »
« L’Allemagne, note l’auteur, est un État
militaire » et le péril n’est pas tant dans l’augmentation
des effectifs que dans la mobilisation des cerveaux. Fou qui compterait
pour desserrer le carcan sur l’élan généreux
de la jeunesse. L’étudiant n’est que le singe
de l’officier, sa réplique subalterne et son admirateur
béat. Il est fier du symbole des deux casquettes jumelles,
die beiden bunten Mützen. Il est embrigadé dans la corporation
qui est l’armée à l’université.
La conclusion est tournée vers la France. Nous ne pouvons
pas changer les Allemands, il faut tenter de changer les Français
et de les rendre plus forts militairement et surtout moralement,
« oublier nos divisions intestines, créer un état
d’esprit national, supérieur aux querelles de parti
».
Sur ses années de guerre, le lieutenant François-Poncet,
commandant de compagnie au 304e régiment d’Infanterie,
décoré de la croix de Guerre, bientôt de la
Légion d’honneur, ne nous a livré qu’une
seule confidence, fort significative d’ailleurs. Au front,
dans les tranchées, au milieu de ses soldats paysans et parce
que justement sa tâche n’est pas seulement de les entraîner
au combat, mais aussi d’assurer leur subsistance et leur entretien,
il découvre la prépondérance des questions
économiques qu’il tenait jusque-là pour subalternes
et apanage de spécialistes. Cette impression se confirme
lorsque l’armée le détache au Bureau d’information
que le ministère des Affaires étrangères avait
installé en Suisse et où l’on s’occupait
notamment des problèmes posés par le blocus. «
J’avais compris du même coup l’erreur de mon éducation.
Je me rendais compte que moi et mes pareils nous prétendions
philosopher sans avoir un contact avec les réalités
de la vie. » C’est dans ces dispositions d’esprit
qu’il devait recevoir un deuxième signal de vocation
: ce fut la rencontre, sur un quai de la gare de Berne, de Robert
Pinot, secrétaire général du Comité
des Forges. Issu de l’école des chrétiens sociaux,
fervent disciple de l’abbé de Tourville, directeur
du Musée social, Robert Pinot était devenu par un
concours de circonstances qui n’est paradoxal qu’en
apparence, le dirigeant non patronal de la première structure
patronale industrielle, l’ordonnateur non capitaliste du secteur
capitaliste le plus dense. Cette personnalité attachante,
à laquelle mon prédécesseur a consacré
une biographie affectueuse, apparaissait ainsi comme un démenti
vivant au dogme manichéen de la lutte des classes.
« Quand nous nous rencontrâmes, nous fûmes bientôt
en communion. » L’intellectuel cherchait l’initiation
industrielle, l’industriel cherchait l’aération
intellectuelle. André François-Poncet prit presque
sur-le-champ la décision de changer de carrière. «
Puisque la guerre m’avait plongé dans le bain du réalisme,
je voulais n’en point sortir, demeurer près des choses
réelles, persuadé qu’il n’y avait pas
d’autre moyen, à l’époque que nous traversions,
d’employer mon activité d’une manière
utile et intéressante ».
Il s’installa au 282, boulevard Saint-Germain. Il recruta
une quinzaine de collaborateurs efficaces, s’assura de nombreux
correspondants étrangers et édita une feuille quotidienne
d’informations économiques, diffusée à
un millier de correspondants qu’on appela « le Bulletin
Poncet ».
Le choix d’une telle activité est déjà
une décision politique Nous ne serons pas surpris de le voir
se présenter aux élections législatives avec
l’investiture de l’alliance démocratique.
« Si j’étais demeuré un intellectuel exclusif,
remarque-t-il, non perméable à la leçon des
choses, insensible au spectacle des grands événements,
peut-être serais-je devenu socialiste. Mais les faits m’ont
ouvert les yeux. »
Elu en 1924 à Paris, au scrutin de liste, réélu
en 1928 au scrutin d’arrondissement, dans le secteur du
Gros-Caillou,
André François-Poncet menait ses campagnes électorales
avec un esprit combatif et s’affirmait à la Chambre
comme le champion de l’assiduité parlementaire. Nous
le voyons proposer des lois et présenter des rapports sur
des thèmes aussi divers que les dessins et modèles,
le déclassement du port de Paris, le débenzolage des
usines à gaz et la souscription d’actions cautionnées
par les encartoucheurs d’explosifs ; il intervenait aussi
sur des sujets plus pittoresques, tels les désordres estudiantins
occasionnés par l’affaire Georges Scelle : «
de l’action politique au quartier latin ? On en a toujours
fait », remarque-t-il à l’adresse du ministre
François-Albert, en le plaisantant sur ses « moustaches
désolées ». Il suit au plus près les
débats du budget, interpelle le gouvernement sur la politique
financière, sur la vie chère, sur le chômage.
Dès sa seconde législature, il est appelé au
gouvernement : d’abord comme Sous-Secrétaire d’État
aux Beaux-Arts, puis comme Sous-Secrétaire d’État
à la Présidence du Conseil, chargé de l’Économie
nationale.
Ambition satisfaite n’égale pas vocation accomplie.
Malgré les lauriers qu’elle lui accorde, la carrière
politique inspire à André François-Poncet des
réserves et il n’a pas l’impression qu’elle
soit vraiment faite pour lui ni lui pour elle. L’instabilité
gouvernementale, bien qu’il n’en souffre pas personnellement,
le rebute et le régime des partis lui a toujours inspiré
de la méfiance. Ses qualités d’expression ne
lui semblent pas convenir exactement à la tribune, alors
qu’il s’impose dans les commissions. Enfin, il y a une
nuance d’attitude, de comportement général.
« La première condition d’intervention utile
et efficace dans la vie politique, note-t-il dans un commentaire
historique, c’est d’avoir la « tripe républicaine
». « Gambetta et ses amis l’avaient. Le duc Jacques
Albert Victor de Broglie ne l’avait pas.
» Dans cette appréciation viscérale du tempérament
républicain, l’ancien ministre ne nous fait pas connaître
le classement qu’il s’attribue. On suppose qu’il
se jugeait mieux placé que le duc de Broglie, mais on doute
qu’il se fût estimé l’égal de Gambetta.
On comprend donc qu’il n’avait pas cessé d’être
disponible.
Le troisième message de l’histoire fut délivré
par « un homme aux traits fins, qu’on eût pris
pour un évêque anglican ». « En parlant
d’une voix timide, sans élever le ton, il éveillait
la confiance et la sympathie. Cependant, la ligne épaisse
des sourcils, l’étroitesse du front, la minceur des
lèvres, le flottement du regard derrière les lunettes,
étaient des indices moins favorables. »
Le Chancelier Heinrich Brüning a été invité
à Paris en juillet 1931 par Pierre Laval. L’économie
allemande a subi de plein fouet le choc de la crise américaine.
Le Chancelier ne dispose au Reichstag que d’une majorité
étroite et fragile. Pour l’aider, on décida
d’élaborer une coopération économique
soutenue entre les deux pays. Une telle entreprise exigeait un maître
d’œuvre. On songea tout naturellement à confier
cette mission au Sous-Secrétaire d’État à
l’Économie, germaniste de première force. Ainsi,
à quarante-quatre ans, André François-Poncet
se trouva-t-il appelé au poste le plus considérable
et le plus exposé de la diplomatie française : Berlin.
Dans le petit hôtel XVIIIe siècle à un seul
étage, situé Parizer Platz, où André
François-Poncet se souvenait d’avoir rencontré
Jules Cambon, l’ambassade de France s’anima des frémissements
d’une vie nouvelle. Elle s’ouvrait aux méthodes
de l’organisation, aux commodités de l’équipement.
André François-Poncet aimait les choses anciennes
pour leur grâce, les engins modernes pour leur efficience.
Le téléphone marcha à plein temps, les machines
à écrire multiplièrent leur débit, enfin
l’appareil à chiffrer fit son apparition sensationnelle.
Il tenait pour règle que les informations doivent être
diffusées dès qu’elles ont été
recueillies et de même qu’il avait distribué
le Bulletin par cyclistes, il faisait dicter les extraits de presse
chaque jour par téléphone, surprenant ainsi les services
du quai d’Orsay, habitués à recevoir les nouvelles
par paquets et, comme on dit, quand elles avaient laissé
pousser leur barbe.
Tous les matins, à 10 h 15, l’ambassadeur réunissait
l’équipe de ses collaborateurs, et cela même
le dimanche. Il apportait toujours avec lui le premier télégramme
de la journée, rédigé de sa main, d’une
écriture fine et à la plume sergent-major.
La course contre la montre est commencée. « Est-il,
si tôt, trop tard ? » La crise s’aggrave et la
politique économique de Brüning ne s’améliore
pas. Alors que le nombre des chômeurs monte vers le sixième
million – il ne s’y tiendra pas – le Chancelier
s’enferme dans le schéma classique de l’orthodoxie
déflationniste qui exacerbe le mécontentement populaire.
Sept mois seulement après l’arrivée d’André
François-Poncet à Berlin, Brüning est congédié.
Avec ce fragile personnage, c’est la dernière chance
de la démocratie qui disparaît.
Le 31 janvier 1933, après l’intermède des gouvernements
Papen et Schleicher, le maréchal von Hindenburg choisit celui
qu’il appelait un galopin grossier, Adolf Hitler comme nouveau
Chancelier du Reich, faisant ainsi de lui, à court terme,
son propre successeur et le maître de l’Allemagne. Il
s’en fallut de peu : du monde.
L’ambassadeur de France qui n’avait cessé de
multiplier sans succès les avertissements et les suggestions,
aussi bien à Paris qu’à Berlin, n’était
pas homme à se laisser prendre au camouflage d’un gouvernement
de coalition.
Dès les premiers mois de 1933, il trace des analyses sans
faille et des prévisions sans flottement. Il n’accorde
pas la moindre chance à l’une ou l’autre des
illusions si répandues et d’ailleurs aisément
jumelées. « Le nazisme ne durera pas! » «
Il n’est pas si méchant qu’on le pense. »
« Hitler va s’assagir. » « La Reichswehr
va reprendre le dessus. »... Il constate, il démontre
que le nazisme continue et continuera sa progression, qu’il
est irréversible et inamendable ; qu’il est par nature
francophobe, qu’il en résultera dans un premier temps
le réarmement de l’Allemagne, dans un second temps
l’Anschluss de l’Autriche, dans un troisième
temps, la guerre.
Il souligne la force que présente à l’égard
d’un peuple porté à la passivité, une
équipe d’hommes résolus. Il enregistra la faible
résistance des milieux d’opposition. Le nazisme emploie
la méthode de la terreur, mais également celle de
la fête, bouleversant dans ses profondeurs l’âme
primitive. Les organisateurs des parades sont des psychologues,
des publicitaires et des artistes. « L’éloquence
hitlérienne devient incantatoire ; elle rappelle ces prières
où les mots agissent moins par leur sens que par leur répétition
». « L’Allemagne a gardé le culte germanique
du chef, le besoin de se lier à lui par un serment ».
« Hitler bouscule les cerveaux, il dope les imaginations et
exerce sur des millions d’êtres une véritable
hypnose », mais c’est aussi parce que, en même
temps, il est hypnotisé lui-même. Il se croit prédestiné,
il se réclame de la protection divine, « il aura le
sort des prophètes, il est voué à une fin malheureuse
», écrit André François-Poncet le 20
mars 1933. Hitler donne aussi l’impression « d’un
homme qui vient de manger du hachisch » et lorsqu’il
sort de cet état second où le porte la véhémence
de ses tirades, il évoque soudain l’image « d’un
accumulateur vidé de son électricité ».
Ce serait cependant une grave erreur de ne voir dans l’explosion
hitlérienne qu’une combinaison de paraboles phantasmatiques.
On discerne au fond de cette floraison d’extravagances, quelque
chose qui touche au quotidien et au concret de la vie. « Le
romantisme allemand, note l’ambassadeur, se garde de négliger
le côté pratique des choses. » L’esprit
aigu de l’économiste psychologue aperçoit ce
que, étrangement en Europe, chacun ignore ou feint d’ignorer.
Ce qui a fait la force d’attraction du nazisme, c’est
qu’il se présente comme un mouvement d’inspiration
populaire et socialisante. Ce qui fait sa garantie de durée,
et par là même son principe d’expansion, c’est
qu’il lutte contre le chômage et qu’il fait reculer
le chômage, qu’il promet des emplois aux jeunes et qu’il
leur en ouvre. Là est son véritable secret. Contre
tous les préjugés de la pseudo-science, il s’attache
à un seul objectif et il l’atteint. Il accepte de mécontenter
les milieux industriels et d’aller à contre-courant
du libre-échangisme à la mode. Il n’hésite
pas à se prévaloir de l’idée bismarckienne
de la protection du travail national. Inflation, autarcie, développement
des industries d’armement, il fait flèche de tout bois.
Si Hitler n’avait pas contenu et réduit le chômage
eût-il triomphé ? Et si Brüning avait appliqué
son énergie à la même tâche, n’eût-il
pas, sans le moindre charisme, augmenté ses chances ?
Pourquoi donc l’humanisme ne trouve-t-il jamais l’audace
de survivre alors que, tout au long de l’histoire, il a toujours
montré celle de revivre ? Sans doute, les hommes de raison
ne peuvent-ils combattre les forces de déraison en leur empruntant
leurs armes. Ne pourraient-ils au moins concevoir, pour affronter
des périls inouïs, des moyens qui sortent de l’ordinaire
?
Sur le gouvernement français, l’ambassadeur ne dispose
que d’une faible influence. Il ne dépend pas de lui
que le régime exorcise sa fragilité, et de toute façon,
l’attitude de l’Angleterre aurait rendu impossible une
politique de fermeté. À diverses reprises, André
François-Poncet émet des suggestions, propose des
plans, mais il était difficile de vaincre les préjugés
et de dissiper les chimères. Il lui advint un jour de se
faire répondre par un Président du Conseil : «
Hitler n’en a plus pour longtemps, son sort est réglé
! »
Sur les dirigeants nazis, André François-Poncet disposait
d’un capital de prestige qui lui permettait de tirer le meilleur
parti de toutes les rencontres qu’il s’ingéniait
à provoquer. Tout en accomplissant à merveille sa
tâche d’informateur, il s’appliquait à
préparer le terrain comme par une sorte de dry farming. Sa
stratégie consiste à déterminer d’après
l’étude des caractères le point où il
peut attaquer utilement. Sans doute, il ne laisse échapper
aucune occasion d’influencer tant soit peu le chancelier qui
lui témoigne des égards. Cependant les rencontres
sont nécessairement espacées et Hitler est insaisissable.
Or, un homme tient auprès de lui et immédiatement
après lui la première place. C’est le grand
veneur d’Empire, c’est le président du Reichstag,
c’est le président du Conseil de Prusse, chargé
des missions les plus variées, aussi bien de la mise au pas
des Églises que de la supervision totale de l’économie.
C’est aussi l’excentrique qui se costume en Siegfried,
qui élève une lionne amoureuse de lui et qui joue
avec un train d’enfant de fabrication française dont
les rails mesurent cent mètres. Sur Hermann Goering, sur
l’ « oncle Hermann », l’ambassadeur entreprend
une offensive méthodique. À la différence de
la plupart des dirigeants nazis, Goering est mondain ; il n’affecte
pas l’austérité et ne songe point à dissimuler
son goût pour la bonne chère, le cognac et le champagne.
C’est au cours d’un dîner avec lui dès
le début de 1937, qu’André François-Poncet
parvient à découvrir la vérité sur les
intentions allemandes à l’égard de la Tchécoslovaquie.
Goering montre une carte à l’ambassadeur : «
C’est un appendice vermiculaire, il faudra en faire l’ablation.
»
On ne lit pas sans curiosité le dialogue que transcrit la
même dépêche : « Que pensez-vous qu’il
arriverait, demande Goering lui-même à André
François-Poncet, dans l’hypothèse où,
pour une cause ou pour une autre, le chancelier disparaîtrait
? ». « Dans ce cas, répond l’ambassadeur,
le gouvernement du Reich se réunirait immédiatement
pour proclamer M. Hermann Goering, Führer et chancelier du
Reich et le maréchal von Blomberg apporterait aussitôt
à celui-ci le serment de fidélité de l’armée.
» « C’est bien cela », dit alors le Ministre
Président.
La crise qui conduisit aux accords de Munich ne pouvait surprendre
celui qui l’avait annoncée longtemps à l’avance.
Lorsque, le 28 septembre 1938, la conférence s’ouvrit,
les ambassadeurs n’y furent pas d’abord admis, mais
à la reprise, André François-Poncet entra d’autorité
et s’assit près de Daladier. Selon son habitude, il
observait sans relâche les visages et les contenances. La
scène s’imprima dans sa pensée et il en tira
aussitôt des conclusions qui, plus tard, devaient lui paraître
hâtives. Il constate que le Duce exerce sur le Führer
un ascendant véritable. « Hitler couve du regard son
compère, il est comme fasciné, hypnotisé ;
quand le Duce rit, il rit ; quand le Duce se renfrogne, il se renfrogne.
C’est une véritable scène de mimétisme.
»
Dès lors, une fois l’événement accompli,
l’ambassadeur qui n’en éprouve point d’euphorie,
s’interroge sur ce que peut être pour lui le mode d’action
le plus efficace. Nous ne sommes point étonnés de
le voir recourir à son ordinaire méthode d’offensive
psychologique. De même qu’il a essayé de tourner
Hitler par Goering, François-Poncet voit poindre l’idée
de tourner Hitler par Mussolini. Conclusion : il faut changer de
poste et passer de Berlin à Rome.
Dans un document devenu célèbre, André François-Poncet
a décrit la réception que le chancelier du Reich tint
à lui réserver à la veille de son départ,
dans son nid d’aigle où seuls pénétraient
les intimes. Nous suivons le visiteur au-delà de la lourde
porte de bronze, au long d’un souterrain, nous montons avec
lui dans le large ascenseur aux parois revêtues de cuivre,
jusqu’au haut du puits vertical creusé dans le roc
sur cent dix mètres. Voici la maison suspendue dans le vide,
dominant l’immense panorama des montagnes et que surplombe
une muraille abrupte de rochers nus. Voici la galerie à piliers
romans, l’immense salle vitrée en rotonde avec sa cheminée
où flambent des bûches colossales. Voici Hitler dans
une heure de grâce, le thé servi, les propos apaisants,
la discussion courtoise, un projet mis à l’étude
et sur l’instant du départ, la main secouée
à plusieurs reprises. « Il est des jours où,
devant une mappemonde, il bouleverse les nations, les continents,
la géographie et l’histoire comme un démiurge
en folie. À d’autres instants, il rêve d’être
le héros d’une paix éternelle, au sein de laquelle
il édifierait des monuments grandioses. »
Dans son message testamentaire, l’ambassadeur aborde le sujet
tabou de la santé dans le pouvoir : « Un dictateur
impressionnable, mobile, malade. »
C’est un fou qu’il vient de voir dans la demeure d’un
dieu.
La période du Palais Farnèse fut sans doute, malgré
le charme de la résidence, la plus décevante de sa
vie. Mussolini boudait – encore le mot est-il faible –
le représentant de la France. Il éclatait aux yeux
que l’on ne pouvait désormais susciter en lui la moindre
velléité de se glisser hors de la mouvance de l’Axe.
Les positions se sont inversées depuis la scène de
Munich. Le fief dominant est devenu le fief servant. Lors de sa
visite à Berlin, le Duce a subi comme un choc la révélation
de la surpuissance militaire du Reich. Mussolini est un homme qui
a peur. L’esprit inventif de l’ambassadeur met au point
une relance conforme à ses précédents modèles.
Puisqu’il ne peut pas jouer sur Mussolini vers Hitler, il
va tourner Mussolini comme il avait tenté, avec Goering,
de tourner Hitler. Le truchement est tout trouvé, c’est
le numéro deux de l’Italie fasciste, c’est le
gendre du dictateur, son ministre des Affaires étrangères,
le comte Ciano. Un patient travail commence qui, bientôt,
portera ses premiers fruits. Mais l’offensive survient, la
rapidité de la débâcle française va rompre
le tissage de cette toile subtile. Quand le comte Ciano lui apporte
la déclaration de guerre de l’Italie, l’ambassadeur
lui donne un avertissement qui ne sera pas oublié. Plus tard,
Ciano, peu avant sa fin tragique, dira un jour à son beau-père
: « François-Poncet avait raison, les Allemands sont
des maîtres durs. »
Pendant l’occupation, André François-Poncet
s’installa à Grenoble avec sa famille. Les Allemands
n’avaient pas apprécié la dernière dépêche
de l’ambassade que les services du quai d’Orsay avaient
publiée dans le Livre Jaune. Ils vinrent l’arrêter
et après quelques déplacements, il se trouva installé
jusqu’à la fin de la guerre dans un hôtel de
Hirschegg, petite station de montagne du Vorarlberg.
La menace qui jusqu’au bout pesa sur lui de voir sa condition
transposée en celle d’otage ne troublait pas sa sérénité
toujours ironique. « Ehrengast, hôte d’honneur
: a-t-on jamais honoré quelqu’un en le retenant prisonnier
? » À cette violation du droit des gens, nous sommes
redevables de ses Carnets où les plus fins développements
de critique littéraire voisinent avec l’anecdote et
avec la réflexion simple et coupante du moraliste. Sans ce
livre, nous le connaîtrions moins bien et le meilleur de son
enseignement ne serait pas venu jusqu’à nous.
Nous y découvrons sur les thèmes de l’amour
et de la mort une réflexion en profondeur. À propos
de l’héroïne de Balzac, Massimilla Doni, à
propos du personnage féminin de Sparkenbroke, Mary, il retrouve
ce modèle qui l’avait fasciné dans les Affinités
électives, à travers Odile, l’idée d’une
forme extatique de l’amour, détachée de sa traduction
dans l’étreinte, emportée comme par lévitation
au-dessus de la vie terrestre. « L’amour passion, l’amour
absolu, n’est pas lié à la possession physique.
Il est ultra-physique. C’est en quoi il s’élève
au-dessus des autres. » De là l’homologie entre
« l’extase amoureuse et l’extase artistique, lesquelles
ne seraient plus assez divines si elles devenaient trop terrestres
». « Nous devons comprendre et nous admettons que l’amour
absolu qui ne peut se réaliser sans se détruire n’ait
pas d’autre issue que la mort. » Et à partir
de ces thèmes marqués par le sacré, sa pensée
chemine vers le problème de l’action qui semble en
recevoir la magnitude. Pour lui, l’action participe de la
nature de l’art et de la ferveur de l’amour ; l’erreur
de Morgan, puisque c’est à ce propos qu’il médite,
c’est de ne pas avoir admis « au nombre des moyens d’approfondissement,
de renouvellement de soi, d’exaltation et d’extase,
l’action ».
Et quelle action ? Écoutons-le. « L’action pure
et simple, non pas seulement l’action artistique ou l’action
du cœur amoureux ou l’action de l’esprit qui brise
l’écran de la mort mais l’action qui n’a
pas besoin d’être singulière ni ambitieuse, ni
téméraire, qui peut n’être que le dévouement
total, ardent, généreux, à l’exercice
d’une fonction ou d’un métier fût-ce le
plus modeste, pour tirer de l’homme ce qu’il a de meilleur
en lui, le hausser au-dessus de lui-même et le pénétrer
d’une joie exaltante. »
N’avais-je pas raison de dire que c’est bien là
une leçon ? Ai-je tort de penser que, dans cette leçon,
il y a aussi quelque chose d’une prière ?
L’histoire lui devait de renouer le contrat rompu avant terme
et d’en rouvrir les promesses imparfaitement accomplies. De
son témoin privilégié, elle va faire l’un
de ses acteurs principaux.
En 1948, Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères,
lui confiait la mission transitoire de Conseiller diplomatique auprès
du Commandant en chef, puis en 1949 le poste de Haut Commissaire.
La République fédérale vit reconnaître
son statut international en 1955 et André François-Poncet
redevint l’ambassadeur de la France auprès d’une
Allemagne qui renaissait à la démocratie en même
temps qu’à la souveraineté. Sa présence
restituée prenait valeur de symbole et de réconciliation
dans le sens fort que l’Église donne à ce terme.
Il semblait qu’un passé détestable fût
aboli comme par la damnation de la mémoire. Une mission commencée
dans l’anxiété et vécue dans le drame
s’achevait, après vingt-cinq ans, dans une sorte d’accord
général autour de l’homme et de l’œuvre.
Ne pensons pas pour autant que ces six années aient été
exemptes de peines et de soins, de contradictions et de conflits.
Mais cette fois le terrain est solide. La direction est sûre,
l’objectif est à vue d’œil, la volonté
n’est pas assaillie par le doute. L’homme de la raison
est réinstallé dans le rationnel, ce qui ne veut pas
dire dans l’insensible. Il peut tirer le meilleur parti des
leçons de sa propre expérience qui confirment son
jugement intuitif.
Les responsabilités ne sont pas collectives. Si l’on
veut qu’il n’y ait point de « souffrances perdues
» il faut exorciser la haine et récuser, quelque prix
qu’il en coûte, la légitimation de la vengeance.
Ce phénomène qui étend sur toute une partie
de notre siècle son ombre gigantesque et glacée, et
que l’on peut appeler l’entreprise criminelle d’État,
ne trouve pas son origine dans l’affirmation d’un génie
du mal au sein de l’âme populaire. Il n’y a pas
de peuple criminel, mais certains peuples, pour un ensemble de causes
dont le déchiffrement est difficile et qui peuvent remonter
loin dans l’histoire, demeurent plus que d’autres disposés
à l’obéissance, et aussi bien à l’entraînement
collectif qu’à la résignation fataliste. Éveillés
tardivement et imparfaitement à l’esprit critique,
dociles au pouvoir en tant que tel, ils peuvent l’être
à un pouvoir dévoyé, et celui-ci, du fait même
de la non-résistance, se trouve plus aisément entraîné
par la force d’aberration démentielle qui s’attache,
comme le remarquait Alain, aux modes absolus du commandement. À
l’égard de l’Allemagne, à peine sortie
de la stupeur des années infernales, il fallait résister
à la tentation de renouveler, en l’aggravant sans doute,
la désastreuse erreur de la précédente après-guerre.
On devait éviter de placer tout un peuple dans le syndrome
d’impasse de l’humiliation et de l’aliénation.
« Il faut chasser les Érinyes », disait-il. Il
faut faire confiance à la confiance ; il vaut mieux céder
à ses amis quand il n’est pas trop tard que résister
à ses ennemis quand il n’est plus temps. On avait trop
marchandé avec Brüning. Il faut éviter de décourager
Adenauer. C’est d’ailleurs un partenaire d’une
autre trempe.
On s’étonne quelquefois d’apprendre que les relations
des deux hommes n’étaient pas toujours au beau fixe.
Le contraire eût été surprenant. Le Chancelier
savait bien, en dehors de ses piques d’humeur, qu’il
pouvait compter absolument sur cet interlocuteur qui souvent lui
tenait tête. François-Poncet n’avait pas en face
de lui un seul partenaire, il en avait deux. Il lui fallait jouer
sur deux échiquiers : il y avait Bonn et il y avait Paris.
Le représentant de la France pouvait en conscience contrarier
et presser son propre gouvernement parce qu’il avait, en conscience,
contrôlé et limité les complaintes et les requêtes
allemandes dans ce qu’elles avaient d’excessif ou simplement
de prématuré. On éprouve du saisissement à
voir quelle vigilance et quelle opiniâtre finesse il lui fallut
déployer pour éviter tant d’occasions de rupture
ou de crispation sur des sujets que nous tiendrions aujourd’hui
pour secondaires. Mais il faut tenir compte des variations que le
temps impose aux échelles de mesure et un problème
ne paraît insignifiant que lorsqu’il est résolu.
Deux questions considérables ont dominé la dernière
période du Haut Commissariat. Bien qu’elles fussent
indépendantes l’une de l’autre, elles se trouvèrent
presque jusqu’au bout soudées : le réarmement
de l’Allemagne et le projet européen. Le gouvernement
français avait pris l’initiative de les résoudre
par un dispositif unique : la création de la Communauté
Européenne de Défense. Ce projet était ambitieux,
fascinant et téméraire. Il souleva en France des passions
contraires que le temps n’amortissait pas. Il portait le trouble
et la confusion dans les routines de la politique intérieure
et par l’effet d’une entente tacite que favorisait la
succession des crises, le dossier resta longtemps dans un tiroir.
Il advint à un ministre de dire : « Le cadavre est
dans le placard. »
Pierre Mendès France qui aimait les situations nettes et
les calendriers de gouvernement, aisément porté au
surplus à considérer qu’un regard nouveau pouvait
changer les données des litiges et les dispositions des esprits,
décida qu’il était urgent de purger cette hypothèque.
À un problème depuis longtemps figé dans ses
termes initiaux, une solution nouvelle ne peut être qu’une
solution compliquée. Il fit composer quelque cent cinquante
amendements à l’instrument du traité et s’en
vint présenter cet ouvrage à une conférence
au sommet qui se tint à Bruxelles.
Les partisans les plus fervents de la C.E.D. commirent alors une
erreur assez commune dans de telles circonstances. Au moment où
celui qu’ils tenaient pour éloigné de leurs
vues commençait de s’en approcher, quoique avec prudence,
ils ne firent rien pour l’encourager et affichèrent
d’emblée une attitude d’intransigeance farouche.
Ils choisirent la méthode du tout ou rien qui aboutit rarement
et la politique du défi qui ne réussit jamais.
Pierre Mendès France s’en revint avec ses amendements
et l’Assemblée nationale, par le vote d’une question
préalable, enterra l’affaire.
La France se vit fortement reprocher d’avoir détruit
un projet dont elle était l’auteur responsable. C’est
d’elle que l’on attendait, au plus vite, une prise de
position dont dépendait l’ « être ou ne
pas être » du grand dessein. Le nouveau Président
du Conseil songea aussitôt à consulter André
François-Poncet. Il ne nous fallut pas longtemps pour constater
notre accord. L’ancien sous-secrétaire d’État
à l’Économie n’avait pas oublié
que sa première mission d’ambassadeur visait à
établir la coopération économique franco-allemande.
Il fallait revenir au point de départ. L’intendance
n’est pas toujours appelée à suivre. Il peut
arriver qu’elle précède. Ce conseil fut écouté.
La conférence du 3 juin 1955 consacra l’option du Marché
Commun et de la Communauté économique.
André François-Poncet fut heureux de pouvoir inscrire
à l’intérieur de la chronologie de son mandat
cette « relance de Messine », qui lui devait tant et
qui marquait le recommencement de l’Europe.
Il ne le fut pas moins sans doute de savoir avant de nous quitter
que la seconde relance était engagée et que les peuples
européens, s’accordant à cette grande tendance
qui fait remonter les identités vers les origines, avaient
enfin résolu, par l’élection simultanée
d’un Parlement indivisible, de donner à leur assemblage
historique la perspective de leur commune cité nouvelle.
Les accomplissements de l’histoire ne doivent pas être
saisis dans le seul tracé d’actions spectaculaires
dont les protagonistes sont placés sous les grands feux de
la scène et s’offrent à l’applaudissement
du public. Certaines œuvres, non des moins importantes et souvent
des plus heureuses, se poursuivent longuement dans le discret, sinon
dans le secret.
Un grand diplomate peut être un grand bâtisseur. Votre
confrère eut la chance et le mérite de porter cette
double mission à un point d’accomplissement exceptionnel.
« La fondation c’est le plus important de l’entreprise
», dit le maçon de Goethe. Ne nous semble-t-il pas
aujourd’hui que cette allégorie qui date de 1809 ait
été écrite spécialement pour André
François-Poncet et pour l’actualité de notre
temps ? Cette première pierre dont parle l’ouvrier
avec minutie, n’est-ce pas la réconciliation franco-allemande,
pierre angulaire de l’Europe ? Nous savons quel est celui
qui la posait de ses mains. L’auteur des Affinités
et son commentateur sont des esprits de même famille, nourris
de la même double culture, voués au même idéal,
porteurs de la même annonce et engagés dans le même
combat. C’est la mesure contre la démesure, l’anti-hasard
contre le « hasardeur » et l’ « insatiable
» (Nimerzatt), le vrai tâcheron qui l’emporte
sur le faux prophète, Et ne nous semble-t-il pas que c’est
en leur nom commun et même avec cette pointe d’humour
qu’ils possédaient l’un et l’autre, que
le personnage de la fiction nous adresse son appel « pour
que le bâtiment monte et s’achève promptement
». « Là encore la chaux et le ciment ne doivent
pas manquer car de même que les hommes qui par nature inclinent
à l’union, offrent une cohésion plus grande
lorsque la loi les lie, de même les pierres dont les formes
se correspondent sont mieux unies encore par ces forces de liaison
; et, comme il ne sied pas d’être oisif parmi les gens
qui travaillent, vous ne dédaignerez pas de coopérer
ici avec nous. »
Revenu à Paris, André François-Poncet s’adonna,
avec le même scrupule et un égal bonheur, à
des activités diverses. Il présida la Croix-Rouge
où son œuvre n’est pas oubliée, ainsi que
la Cité Universitaire et le Collège des Sciences Politiques.
Il appartenait depuis 1954 à l’Académie française
et depuis 1961 à l’Académie des sciences morales
et politiques. Il fut Chancelier de l’Institut, il présidait
l’Association des Anciens Élèves de l’École
Normale Supérieure et il continuait de tenir un rôle
actif dans la vie politique française.
Il fut le premier Président du Conseil français du
Mouvement européen, il écrivait avec régularité
des éditoriaux pour un grand quotidien du matin. Il les recueillit
dans un ouvrage auquel il donna un sous-titre qui est une profession
de foi : « Propos d’un libéral ». Il joua
ainsi, pendant des années, lui qui avait été
successivement le lauréat, le témoin, l’acteur,
le rôle du Mentor. Le sujet dominant de ses préoccupations
demeurait le thème double de la réunion franco-allemande
et de la construction européenne. Il démontrait le
caractère factice des polémiques nominalistes sur
les formules fédérale et confédérale,
il diagnostiquait, à la source du refus, le complexe d’infériorité,
la méfiance de soi, « l’idée que nous
ne saurons pas nous tirer d’affaire, que les autres seront
toujours plus capables que nous ». « Il dénonçait
la tentation ruineuse d’une « France isolée »
dans une « Europe aveugle ». Réaliste de l’efficace
: « Là où il n’y a pas d’Europe,
mettons-en peu, là où il y en a un peu, mettons en
davantage. » Il gardait la foi et la répandait sans
relâche. Nous savons qu’il avait raison. Nous savons
qu’il aura raison.
A peine vit-il passer cette période de la vie où les
tâches importantes se firent plus rares et moins soutenues.
À peine vit-il s’enfuir les saisons où les tâches
légères devenaient trop lourdes, où le loisir
lui-même qu’il n’avait jamais courtisé
chaussa les semelles de plomb du labeur. Alors vinrent ces années
où, dans la paix de l’âme, dans l’insubmersible
dignité, à travers les ordalies de la nature physique,
dans la douceur de l’affection familiale où il trouvait
de surcroît la joie de léguer sa mission à un
héritier sien, le Temps qu’il avait si fortement vécu
prit la monotonie linéaire de l’Espace et la durée
ne fut plus que la distance qui l’approchait chaque jour de
son terme inévitable et incertain.
Quand on dit que l’heure est venue, c’est que la distance
est abolie. Les deux dimensions se rejoignent et peut-être
n’ont-elles été séparables que dans l’illusion
du regard humain.
Jadis dans la France de l’ombre et du silence, sa voix s’était
élevée pour célébrer le feu sacré
: « Il faut de l’enthousiasme pour susciter l’enthousiasme,
il faut du feu pour allumer le feu. » Jamais sans doute n’apparut
mieux que dans cette phrase ardente le secret de sa nature retenue.
Et l’enthousiasme et le feu avaient consumé les longues
années créatrices. Mais c’est le propre de la
flamme sacrée que, dans l’instant de son retrait, elle
n’emporte pas la lumière. La lumière qu’il
a aimée jusqu’au bout. Elle lui appartient toute désormais.
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