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Cacique de la IVe République,
Edgar Faure a siégé plus de six ans dans sept gouvernements et
en a présidé deux sous Vincent Auriol et René Coty. Dignitaire
de la Ve République, ministre de l'Agriculture et
de l'Éducation nationale auprès du général de Gaulle, ministre
d'État de Georges Pompidou, président de l'Assemblée nationale
de 1973 à 1978, candidat pendant quelques jours à la présidence
de la République en 1974, il a marqué plus de quarante ans de la
vie politique française. Une intelligence aiguë et toujours en
éveil, servie par une immense culture et une mémoire sans
faille, une éloquence remarquable et un talent d'exposition qui
lui permettait de rendre simples les questions les plus complexes,
un goût prononcé pour la dialectique caractérisaient ce
magicien du verbe qui, doué du génie de la conciliation,
semblait avoir une vocation naturelle à occuper le devant de la
scène publique.
Homme politique, historien,
juriste, académicien, Edgar Faure ne pouvait pas rester longtemps
loin du pouvoir et des honneurs. Ainsi qu'il l'écrit dans ses mémoires :
« C'est un trait inné de mon caractère que le goût des
honneurs, l'attachement aux titres. » Pour lui, qui a
souvent évoqué l'Annonciation de Botticelli comme une
symbolique de l'attitude devant le pouvoir, « on ne doit pas
être demandeur, quémandeur du pouvoir mais, inversement, on ne
refuse pas cette responsabilité si elle s'annonce ». Le
pouvoir, le service de l'État, tel devait être son destin :
il ne le refusa pas.
Edgar Faure naît le
18 août 1908 à Béziers, d'un père médecin militaire et
d'une mère issue d'une famille de médecins. Les diverses
affectations de son père lui valent une scolarité
mouvementée : classes enfantines à Verdun, collège à
Narbonne. Sa mère s'installe à Paris en 1916, car sa sœur aînée
Henriette a été reçue au conservatoire à treize ans ; il
fréquente alors l'école La Bruyère, institution de jeunes
filles qui accueille quelques garçons, ce qui lui vaudra d'être
membre d'une association d'anciennes élèves. Après le lycée
d'Orléans, il poursuit ses études secondaires au lycée Voltaire
à Paris. Bachelier à quinze ans et demi, il obtient un accessit
en histoire au concours général. Il s'ouvre au monde qui
l'entoure, lit plusieurs quotidiens, est séduit par la pensée de
Charles Maurras. Inscrit à la faculté de droit et aux langues
orientales où il étudie le russe, il se lie d'amitié avec
Pierre Mendès France. Il crée avec quelques camarades le Club de
l'université de Paris, précurseur du nouveau contrat social, qui
reçoit des étudiants de diverses sensibilités politiques pour
étudier en commun les problèmes politiques et s'affronter en
courtoises polémiques. Il participe au lancement de revues
épisodiques, dont certaines n'auront qu'un seul numéro :
L'Ours en peluche, Le Cancrelat. Avocat précoce, le
voici habilité à prendre en charge les affaires des autres alors
que, mineur, il n'a pas la capacité de régler les siennes.
Inscrit à la conférence du stage, il devient deuxième
secrétaire de la conférence à dix-neuf ans, battant le record
de Raymond Poincaré qui avait été promu à cette dignité à
vingt et un ans, mais au premier rang. Il choisit pour thème de
son discours de rentrée : « Pascal : le procès
des Provinciales. » Il rencontre Lucie Meyer, nièce
de Julien Cain, administrateur de la Bibliothèque nationale,
qu'il épouse en 1931 et qui partagera jusqu'à sa mort, en 1977,
les charges et les épreuves de son mari, l'assistant de ses
conseils, voire de ses critiques, tout en poursuivant des
activités littéraires. Au début de la guerre, Edgar
Faure est affecté à la censure, à l'agence Havas. Il passe avec
sa famille en Tunisie par le dernier paquebot à exercer une
liaison régulière entre la métropole et l'Afrique du Nord, et
gagne Alger où il devient l'adjoint de Louis Joxe qui assure les
fonctions de secrétaire général du Comité français de
libération nationale. Rentré à Paris, il est membre du cabinet
de Pierre Mendès France, ministre de l'Économie, puis, après la
démission de ce dernier, il occupe le poste de procureur
général adjoint auprès de F. de Menthon, au tribunal
militaire international de Nuremberg, chargé de juger les grands
criminels du IIIe Reich.
Après avoir été battu
aux élections de 1945 à Paris, il envisage de se présenter sous
l'étiquette M.R.P. dans le Puy-de-Dôme, mais finalement il se
tourne vers le Parti radical et est élu lors de la troisième
consultation électorale de 1946. Edgar Faure se révèle
rapidement un ardent défenseur de la Franche-Comté : député
du Jura jusqu'en 1958, maire de Port-Lesney en 1947, président du
conseil général du Jura en 1949. Après la vague gaulliste de
1958, qui l'élimine, il entre sans difficulté au Sénat avant de
revenir en 1967 à l'Assemblée nationale comme représentant du
Doubs, dont il sera élu sénateur en 1980. À l'Assemblée
nationale, comme au Parti radical qui comporte de nombreux
« ministrables », il acquiert rapidement une réputation
de sérieux que son allure souriante et sa verve viennent tempérer.
Il se révèle un habile stratège et devient l'un des meilleurs
navigateurs des couloirs du Palais-Bourbon. Il accède, en 1949,
au côté de Maurice Petsche, ministre des Finances, au rang de
secrétaire d'État, avant d'être promu ministre du Budget en
1950. Deux ans plus tard, il est président du Conseil, mais, pris
dans l'opposition des modérés et des socialistes sur la
politique économique, son gouvernement, qui compte quarante
ministres, dure quarante jours, le président ayant posé vingt
fois la question de confiance et perdu quatre kilos.
Ministre des Finances et
des Affaires économiques dans les gouvernements Laniel et Mendès
France, il procède à « la relance de la relance » en
mettant en œuvre un plan de dix-huit mois qui doit permettre
« l'expansion dans la stabilité » et qui contribuera
à l'essor de l'économie française. Ses collaborateurs les plus
proches sont Jacques Duhamel et Valéry Giscard d'Estaing.
Ministre des Affaires étrangères lors du remaniement du cabinet
de Pierre Mendès France, il lui succède lorsque ce dernier est
renversé par les partisans de la présence française en Afrique
du Nord, qui l'accuse de brader l'empire.
Mais, bien que soutenu par
le centre droit et alors que son cabinet comprend de farouches
adversaires de la décolonisation, Edgar Faure poursuit, par
d'autres moyens, la politique entamée par son prédécesseur,
faisant ratifier définitivement les accords sur la Tunisie et réglant
l'affaire marocaine après le rétablissement du sultan et les
accords de novembre 1955 entre Antoine Pinay et Ben Youssef (et
c'est à ce propos qu'il lancera la fameuse formule de « l'indépendance
dans l'indépendance »).

Edgar
Faure (1908-1988)
à l'hôtel Matignon
Le
goût de la conciliation, l'esprit d'ouverture qui lui permettent
de s'appuyer sur des majorités à géométrie variable (il
inventera plus tard les « majorités d'idées ») n'étaient
pas exclusifs de fermeté, comme il le montra dans l'affaire
marocaine et plus précisément lors de la dissolution de
l'Assemblée nationale, prononcée le 2 décembre 1955. Le
recours à cette procédure, prévue par la Constitution, mais qui
n'avait pas été utilisée depuis 1877, entraîne la victoire du
Front républicain et lui vaut d'être exclu du Parti radical.
Battu aux élections qui
suivent le retour du général de Gaulle, il entre au Sénat en
1959, mais se retrouve éloigné du pouvoir. Cet homme qui ne
supporte pas l'inaction entreprend alors une nouvelle carrière.
Il prépare le concours d'agrégation des facultés de droit,
option histoire du droit, auquel il est reçu premier. Lui qui
n'avait publié qu'une étude sur la politique française du
pétrole, tirée de sa thèse de doctorat, et un roman policier, M. Langlois
n'est pas toujours égal à lui-même, sous le pseudonyme
d'Edgar Sanday, fait paraître une importante étude historique
sur La Disgrâce de Turgot. Le général de Gaulle lui
confie une mission officielle en Chine où il est déjà allé en
1957, mission qui débouchera, en janvier 1964, sur
l'établissement de relations diplomatiques avec la Chine
populaire. Georges Pompidou, qui avait envisagé, en octobre 1962,
de le faire entrer au gouvernement dans le cadre d'une politique
d'ouverture, lui confie en 1966 le ministère de l'Agriculture,
avec pour tâche de reconquérir un électorat sensible.
Après les événements de
mai 1968, le général de Gaulle, qui veut donner de l'imagination
au pouvoir, nomme Edgar Faure à l'Éducation nationale afin de
promouvoir une réforme de l'Université trop longtemps différée.
Tout au long de l'été, le ministre et ses conseillers élaborent
un projet qui intègre certaines revendications des étudiants et
qui met en avant les principes de participation, d'autonomie et de
pluridisciplinarité.
Malgré les attaques des
comités pour la défense de la République, la loi d'orientation
de l'enseignement supérieur est adoptée à l'unanimité - unanimité
qui exprime plus la résignation que l'enthousiasme, la majorité
considérant la loi comme une concession nécessaire plutôt que
comme une réforme utile. Rue de Grenelle, Edgar Faure a lancé
d'innombrables réformes : tiers temps pédagogique,
participations dans les lycées, suppression du latin en sixième...
Élu président de la République en 1969, Georges Pompidou le
remplace à l'Éducation nationale par Olivier Guichard,
signifiant par là que la gestion succédait à la réforme. Éloigné
du pouvoir sous le gouvernement Chaban-Delmas, Edgar Faure y
revient en 1972, lors de la constitution du gouvernement Messmer,
avec le titre de ministre d'État chargé des Affaires sociales,
Georges Pompidou démontrant ainsi qu'il pouvait préférer
l'ouverture à la rivalité. Élu président de l'Assemblée
nationale en 1973, contre Jacques Chaban-Delmas, avec l'accord de
l'Élysée, il pourra mettre en évidence, au « perchoir »,
ses talents de conciliateur soucieux de rompre les clivages
partisans. Si, durant toute sa carrière, il fut fidèle au
« radicalisme fauriste », ses prises de position lui
valurent d'être qualifié successivement de gaulliste, même si
certains partisans du général lui reprochaient son manque d'« historicité »,
de giscardien ou de chiraquien, voire de barriste. Il aimait, pour
justifier l'éclectisme de ses choix, rappeler que « ce
n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent qui change ».
Collectionneur passionné
de portefeuilles ministériels, élu à l'Académie française en
1979, Edgar Faure devait obtenir 1a dernière de ses nombreuses
présidences en mars 1987, lorsque, après la disparition de
Michel Baroin, François Mitterrand et Jacques Chirac le
désignèrent à la tête de la mission de commémoration du
bicentenaire de la Révolution française.
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